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A Barcelone, il arrive une heure en retard. Avant d'aller le voir, on décide de faire face au problème par téléphone. Je parle avec le descendant du pétomane : « Écoutez Monsieur, ne perdons pas de temps, nous ne pouvons offrir à Dalí 300 000 dollars. Nous avons 150 000 dollars. S'il n'est pas intéressé, on repart à Paris. Si l'affaire l'intéresse, appelez-nous dans dix minutes » .
Au bout de dix minutes, le petit pétomane nous appelle : « Venez, Dalí vous attend » .
Dalí, cette fois, est relativement seul. Amanda Lear est là avec deux secrétaires. Il commence par jouer le méprisant et dit : « Dalí est comme un taxi, plus le temps passe plus il coûte cher et vous, plus le temps passe, moins vous voulez payer » . J'ai enfin le temps de lui présenter Jean-Paul Gibon qui va défendre les intérêts de Michel Seydoux. J'essaie de le raisonner. Il est difficile et pour nous presque impossible de tourner à Cadaquès, ça doit être fait à Paris. Pour 150 000 dollars, je veux trois jours et non une heure et demie de tournage. Je voudrais faire aussi faire une poupée en polyéthylène, sa réplique, pour l'utiliser comme son double dans le film. Dalí se met en colère : « Je vous aurai comme des rats ! J'irai filmer à Paris, mais les décors vous coûterons plus chers que les paysages de Cadaquès et le cadre de mon musée. Dalí coûte 100 000 dollars l'heure ! »
Amer, il se calme et accepte l'idée de se faire reproduire en plastique si après le film on donne cette sculpture à son musée. On décide d'en finir définitivement avec le contrat le lendemain. Je discute avec Jean-Paul Gibon et on arrive à la conclusion qu'il est impossible de marchander avec Dalí. Je médite longuement et je prends cette décision finale : je réduis le rôle de Dalí à une page et demie du script. J'accepte son prix, 100 000 dollars l'heure, mais je ne le prends que pour une seule heure. Le reste, je le filmerai avec son double robot. Dalí ne peut pas se permettre non plus de revenir sur son prix. On va le voir. Je lui donne la petite page et demie, et Dalí accepte la proposition parce que son honneur est sauf. Il sera l'acteur le plus cher payé dans l'histoire du cinéma. Il gagnera plus que Greta Garbo.
Dalí, avec enthousiasme, me montre son lit en bois à la sculpture de dauphin. Un ouvrier est là déjà en train de prendre l'empreinte du dauphin pour faire le W.C.
Autant pour Dalí que pour moi, la carte du Pendu sur laquelle on a écrit quelques mots fait office de contrat.
Dalí aime l'aristocratie et comme tout homme d'esprit noble, il respecte sa parole.
Pour célébrer la signature du contrat, on va à un grand dîner où Dalí est nommé Chevalier de l'Écrevisse. Il me fait asseoir à sa droite et, face à lui, il fait asseoir Pasolini. Pendant tout le dîner, il introduit du bout des doigts de la nourriture dans la bouche de Pasolini.
Je m'inquiète parce qu'on veut être les premiers à avoir Dalí comme acteur et l'on est étonné de découvrir avec nous un autre metteur en scène.
Amanda Lear me dit : « Il ne faut pas s'inquiéter. Pasolini est seulement ici pour solliciter la permission d'utiliser un tableau de Dalí comme poster de son film Les Cent-Vingt Journées de Sodome . Dalí lui demande 100 000 dollars. Dalí aime qu'on se batte pour lui » .
Moi, j'ai aimé me battre pour Dune. On a gagné presque toutes les batailles, mais on a perdu la guerre. Le projet fut saboté à Hollywood. Il était français et non américain. Son message n'était pas « assez Hollywood » . Il y a eu des intrigues, du pillage. Le story-board a circulé parmi tous les grands studios. Plus tard, l'aspect visuel de Star Wars ressemblait étrangement à notre style. Pour faire Alien, on a appelé Mœbius, Foss, Giger, O'Bannon, etc. Le projet a signalé aux américains la possibilité de réaliser des films de science-fiction à grand spectacle et hors de la rigueur scientifique de 2001 : Odyssée de l'Espace .
Le projet Dune nous a changé la vie. Quand on ne l'a pas fait, O'Bannon est entré dans un hôpital psychiatrique. Après, il est revenu à la lutte avec rage et a écrit douze scripts qui lui furent refusés. Le treizième fut Alien.
Comme lui, tous ceux qui ont participé à la montée et à la chute du projet Dune ont appris à tomber une et mille fois avec obstination farouche jusqu'à apprendre à se tenir debout. Je me rappelle mon vieux père qui, en mourant heureux, me disait :
« Mon fils, dans ma vie, j'ai triomphé parce que j'ai appris à rater » ... "
Alejandro Jodorowski
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