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C'est pourquoi j'écrivis à Christopher Foss, un dessinateur anglais qui illustrait des couvertures de livres de science-fiction... Comme Giraud, il n'avait jamais pensé au cinéma... Avec un grand enthousiasme, il quitta Londres et vint s'installer à Paris... Cet artiste, avec les navires qu'il réalisa pour Dune , marqua le cinéma. Il a pu réaliser des machines semi-vivantes qui pouvaient se métamorphoser avec la couleur des pierres de l'espace... Il a pu réaliser des « cuirassés assoiffés se mourant siècle après siècle dans un désert d'étoiles attendant le corps vivant qui remplira leurs réservoirs vides des sécrétions subtiles de son âme... »
Après je trouvais Giger, peintre suisse dont Dalí m'avait montré un catalogue... Son art décadent, malade, suicidaire, génial, était parfait pour réaliser le planète Harkonnen... Il a fait un projet de château et de planète qui touchait vraiment à l'horreur métaphysique. (Plus tard, il réalisa les décors et le monstre d' Alien .)
Pour les effets spéciaux, grâce au pouvoir que me donnait Michel Seydoux, je pus refuser Douglas Trumbull... Je ne pus avaler sa vanité, ses airs de grand patron et ses prix exorbitants. Comme un bon américain, il a joué à mépriser le projet et essaya de nous complexer en nous faisant attendre tout en parlant avec nous en même temps qu'avec une dizaine de personnes au téléphone et enfin en nous montrant de superbes machines qu'il essayait de perfectionner. Fatigué de toute cette comédie, je l'envoyai chier et parti à la recherche d'un jeune talent. On me dit qu'à L.A., c'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. J'ai vu dans un modeste festival de cinéma de science-fiction amateur un film fait sans moyens que j'ai trouvé merveilleux : Dark Star .
J'ai contacté le garçon qui avait fait les effets spéciaux : Dan O'Bannon. Je me suis trouvé presque avec un enfant-loup. Complètement hors de la réalité conventionnelle, O'Bannon pour moi avait un réel génie. Il ne pouvait pas croire que je puisse lui confier un projet aussi important que Dune . Il a été obligé de le croire quand il a reçu son billet d'avion pour Paris. Je ne me suis pas trompé : Dan O'Bannon a écrit plus tard le scénario d' Alien et de bien d'autres films à grand succès.
Avec Jean-Paul Gibon, qui était le producteur exécutif de Camera One et qui aimait le projet autant que nous, nous sommes partis en Angleterre chercher le musicien. Un aspect vital pour moi : chaque planète avait son style de musique, par exemple un groupe comme Magma pouvait très bien réaliser les rythmes guerriers des Harkonnen qui seraient capables de cristalliser la beauté de la planète des sables avec son mystère et sa force implacable, la symphonie étrange des anneaux des vers géants.
Virgin Records nous reçut et nous offrit Gong, Mike Oldfield, Tangerine Dream. A ce moment, je dis : « Et pourquoi pas Pink Floyd ? » Le groupe à cette époque avait un tel succès que presque tous considéraient ça comme une idée irréalisable. J'ai eu la chance, grâce à mon film El Topo , d'être connu par ces musiciens. Ils ont bien daigné nous recevoir à Londres aux studios Abbeyroad où les Beatles avaient enregistré leur succès. Jean-Paul Gibon était très agréablement surpris que le groupe nous reçoive. Moi, à cette époque, j'avais déjà presque perdu ma conscience individuelle. J'étais l'instrument d'une œuvre sacrée, miraculeuse, où tout pouvait se faire. Dune n'était pas à mon service, moi j'étais, comme les samouraïs que j'avais trouvés, au service de l'œuvre. Ils étaient en train d'enregistrer Dark Side of the Moon . En arrivant, je n'ai pas vu un groupe de grands musiciens en train de réaliser son chef-d'œuvre, je vis quatre jeunes gars en train de dévorer des steaks-frites. Jean-Paul et moi, debout devant eux, devions attendre que leur voracité soit satisfaite. Au nom de Dune je fus pris d'une sainte colère et je suis parti en claquant la porte. Je voulais des artistes qui sachent respecter une œuvre d'une telle importance pour la conscience humaine. Je pense qu'ils ne s'attendaient pas à ça. Surpris, David Gilmour courut derrière nous en donnant des excuses et nous a fait assister au dernier mixage de son disque. Quelle extase !... Après on a assisté à leur dernier concert public où des milliers de fanatiques les ont acclamés. Ils ont voulu voir La Montagne Sacrée . Ils l'ont vu au Canada. Ils ont décidé de participer au film en produisant un album qui allait s'appeler Dune composé de deux disques. Ils sont venus à Paris pour discuter la partie économique et, après une intense discussion, on est arrivé à un accord. Pink Floyd ferait presque toute la musique du film.
Avec la meilleure musique de notre côté, j'ai commencé à chercher les acteurs. J'avais vu Charlotte Rampling dans Zardoz . Je la voulais pour Jessica. Elle a refusé le rôle. Elle voulait à cette époque faire deux ou trois films commerciaux, la vie amoureuse l'intéressant plus que l'art. David Carradine est venu à Paris, intéressé par le rôle de Leto.
L'acteur que je désirais le plus c'était Dalí : pour le rôle de l'Empereur fou... Quelle aventure !... L'Empereur bouffon, me semblait-il, ne pouvait être joué que par un homme de la grande personnalité délirante de Dalí. A New-York, avec Michel Seydoux et Jean-Paul Gibon, on arrive à notre hôtel, le San Régis et dans le hall on voit assis Salvador Dalí. On estime qu'il est indélicat de l'aborder immédiatement et le lendemain je l'ai appelé par téléphone. On parle espagnol. Dalí n'a pas vu mes films mais des amis lui en ont parlé avec enthousiasme. Il m'invite à une exposition surréaliste très privée et promet de me laisser sous la porte l'invitation.
A six heures du soir, j'ai trouvé l'invitation pour deux personnes. Dalí m'a dit d'être là à sept heures juste. On arrive avec Michel Seydoux cinq minutes en retard. A sept heures cinq, Dalí n'est plus là. Il est venu, est descendu de sa voiture, a fait un tour d'une minute dans la salle puis est parti.
On prend un taxi et en arrivant à l'hôtel, par hasard, on se trouve avec Dalí de nouveau dans le hall. On prend rendez-vous pour le lendemain au bar de l'hôtel et on se sépare.
Cette nuit-là, on choisit pour dîner un restaurant français et par hasard on retrouve à quelques pas de notre table Salvador Dalí qui dîne avec son amie Amanda Lear, je lui dis : « C'est le hasard objectif » . Il me répond : « C'est plus que ça. On parlera demain ! » Le lendemain, On se retrouve au bar de l'hôtel San Régis. Dalí accepte avec beaucoup d'enthousiasme l'idée de jouer l'Empereur de la galaxie. Il veut filmer à Cadaquès et utiliser comme trône un W.C composé de deux dauphins entrecroisés. Les queues formeront les pieds et les deux bouches ouvertes serviront l'une à recevoir le « pipi » , l'autre à recevoir le « caca » . Dalí pense que c'est d'un horrible mauvais goût que de mêler le « pipi » et le « caca » .
On lui dit qu'on aura besoin de lui durant sept jours... Dalí répond que Dieu a fait l'univers en sept jours et que Dalí, en étant pas moins que Dieu, doit coûter une fortune : 100 000 dollars de l'heure. Peut-être qu'en arrivant au décor il décidera de filmer chaque jour plus d'une heure pour le même prix.
La condition sine qua non est d'avoir l'Empereur sur le trône scatologique. Il ne veut pas lire le script : « Mes idées sont meilleures que les vôtres » . Il veut choisir sa cour parmi ses amis, veut dire ce qu'il veut et en plus, au moment de signer le contrat, daignera me faire cadeau de trois idées que j'aurai le droit d'utiliser ou non .
Le happening Daliesque nous coûtera 700 000 dollars. On lui demande du temps, une nuit, pour prendre une décision et on se sépare. La nuit, j'arrache une page d'un livre sur le tarot ; il y a une carte reproduite : le Pendu. Je lui écris une lettre en lui disant que le film ne peut pas le payer 700 000 dollars, mais que j'essaierai de convaincre mon producteur de l'utiliser trois jours pour 300 000 dollars.
Le lendemain, on envoie la lettre à Dalí. Il nous donnera sa réponse à Paris.>
À Paris, Dalí nous invite par téléphone à le rencontrer à l'hôtel Meurice. On a la surprise de ne pas être seuls avec lui : il y a une vingtaine de personnes, des marchands, des modèles, de beaux garçons, une dame qu'on appelle le Roi et qui est une virile, une énorme Hollandaise qui va poser pour que Dalí peigne son sexe, un personnage qui dit être le petit-fils du pétomane (l'homme qui, en 1900, pétait dans les music-halls et dont Dalí nous dit qu'il faisait avec son cul ce que Tino Rossi ne pouvait faire avec sa gorge).
On n'a pas l'opportunité de parler avec le peintre parce qu'il nous emmène à un dîner et c'est dans ce dîner que Dalí veut me parler du film. En chemin, je prépare un petit questionnaire : comment meurt un Empereur ? Comment est son palais ? Comment s'habille-t-il ? Etc.
Dans la fête où je trouve Mick Jagger, Nathalie Delon, Johnny Hallyday et d'autres célébrités, Dalí montre son enthousiasme pour le rôle de l'Empereur et quand je lui donne mon questionnaire en lui disant : « Je suis venu préparé » . Il me répond : « Moi aussi » . Il sort d'une poche le dessin du W.C fait avec les deux dauphins : « Il est complètement nécessaire de voir l'Empereur faire pipi et caca » . Je lui demande s'il est prêt à montrer son sexe et son anus et lui me dit que non et qu'il voudrait être doublé, qu'il veut seulement qu'on le voit assis.
Dalí dit considérer ma carte comme un contrat. Il a été touché par l'image du Pendu et dit : « Je vois le Pendu avec ses cheveux comme des racines dans la terre et sortant, par le cul, une colonne de merde avec un chapiteau l'unissant avec le ciel » . Quelques jours plus tard, le petit-fils du pétomane nous appelle pour nous donner rendez-vous à Barcelone. Mais Dalí m'appelle avant pour m'inviter à nouveau à déjeuner et parler de son rôle. Il ne veut pas être dirigé (mis en scène). Il veut faire ce qu'il veut. Je lui demande : « Si j'étais un riche propriétaire et que je disais de me peindre ce que vous vous voudriez mais dans une forme de tableau octogonale, vous le feriez ? »
Dalí : « Oui » .
Moi : « Alors, c'est possible de travailler ensemble, je vous dirigerai en vous posant des questions (la forme) et vous me répondrez comme vous voulez avec des actions » .
Dalí accepte. Moi, je pense que la bataille va être formidable. Il va falloir que je trouve des questions qui ont une seule réponse. Et aussi, il va falloir que je prévoie ses réponses comme dans une partie d'échecs.
Par exemple, si je demande comment va être habillé l'Empereur, il est bien possible qu'il me réponde : « Dans l'année 20 000, Dalí sera considéré comme un Dieu, comme aujourd'hui l'est le Christ. L'Empereur Padishah sera habillé comme Dalí » .
Si je lui demande comment sera son palais, il peut me répondre : « Comme une reproduction de l'ancienne gare de Perpignan » . S'il me donne ces deux réponses, il peut tuer Dune et il faut lui dire qu'il y a une limite : Dalí ne peut interpréter Dalí. L'idée d'un jeu pareil me semble authentiquement surréaliste et je suis plus que jamais prêt à travailler avec le peintre sans tenir compte des paroles d'Amanda Lear qui, dans un aparté au dîner, tentée par l'idée de jouer Irulan, la fille de l'empereur, me dit que le Maître est un saboteur par masochisme, que finalement il aime toujours les choses qui ratent et que le mot perfection le met hors de lui.
Un cinéaste qui a fait un film pour la T.V avec Dalí me dit qu'il est imprévisible jusqu'au point de choisir pour être filmé des coins obscurs malgré que l'ont ait passé toute la journée à éclairer des décors où il refuse au dernier moment de mettre les pieds.
Ça me donne l'idée d'éclairer le jour du tournage avec Dalí non seulement le décor, mais aussi les couloirs, les waters, les toits, tout. Si je n'ai pas de coins sombres, cette bataille sera gagnée. Il me dit que pour lui, ma carte avec l'image du Pendu est son contrat.
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